Sédir, paradis artificiels, drogues

PARADIS ARTIFICIELS, que sont les drogues et autres substances qui font de nous des drogué(e)s

Beaucoup d’auteurs ont parlé des excitants orientaux et la plupart se sont prononcés contre leur emploi. Il y a deux sortes de fumeurs d’opium: les amateurs de sensations rares et les amateurs de sciences secrètes.

Notre Occident ne connaît que les premiers; les seconds ne se trouvent qu’aux Indes et en Extrême-Orient. Aux premiers, on a fait beaucoup de morale. Cependant je voudrais dire à tous les deux ce que je n’ai vu écrit nulle part.

Quel est le plaisir que recherchent les fumeurs d’opium? Oublier la vie, l’effort, les soucis, l’ignorance, le désir d’aller plus loin: se trouver bien comme on est, c’est la destruction de l’effort, la négation du progrès.
L’accoutumance physiologique aux excitants conduit à un empoisonnement véritable: perte de l’énergie, même physique, et perte de la volonté.

L’ivresse des paradis artificiels est recherchée par l’homme que la platitude de l’effort quotidien fatigue ou décourage. Mais, en s’efforçant d’éviter l’ennui, quel qu’il soit, il oublie:
1 que c’est nous-mêmes qui avons soit choisi, soit déterminé par nos fautes antérieures notre destinée actuelle et que, par conséquent, notre refus d’avancer par l’épreuve n’est pas raisonnable; que nous devons commencer par faire à fond, de toutes nos forces, de notre mieux, notre devoir quotidien, les actes que la vie de tous les jours sollicite de nous.

Cela demande déjà un travail et une surveillance continuels. D’ailleurs, on a mis en chacun de nous tout ce dont il a besoin pour mener son travail à bien. Si nous désirons la science, le Ciel nous la donnera dès que nous lui obéirons de tout notre coeur.

Quant au reste, n’essayons pas d’acquérir des lumières ou des pouvoirs immérités; mais allons vers celui qui nous est antipathique, sourions aux épreuves, aux ennuis, aux difficultés, aux fatigues, ayons de la sympathie pour toute chose.

Voici les arguments qu’on peut présenter à ceux qui ne cherchent dans l’opium que le soulagement, l’oubli ou le plaisir rare. Mais il en est d’autres, surtout en Orient, qui demandent autre chose à cet excitant. Ils veulent conquérir la sérénité, l’immutabilité, l’impassibilité.

Avant d’y arriver, il faut passer par de nombreux royaumes invisibles, enchanteurs ou infernaux, aux charmes ou aux pièges desquels il faut échapper. Ces travaux-là, disent-ils, développent certaines facultés spirituelles, et l’opium est le ferment qui en fait germer le terreau.

Première et capitale erreur: tout se paie dans la Nature. Quand un homme veut se rendre fort, il s’astreint pendant des années à un travail incessant sur le plan visible et il faut faire de même dans l’invisible.

A plus forte raison quand on veut acquérir des pouvoirs, ou des lumières, ou une science inconnue, doit-on fournir beaucoup de travail et non pas parce qu’on nous les refuse pour nous taquiner, mais parce qu’une science vivante ou un pouvoir réel sont des forces actives, formidables, qu’on ne saurait confier sans danger à des apprentis.

Nous voyons nos facultés psychiques se développer comme des plantes. Il leur faut être semées dans un terrain propice et pour croître, porter des fleurs, puis des fruits, il leur faut le temps.

Si l’on active anormalement leur croissance, comme les plantes de la serre, elles donneront des fruits délicats et morbides.

Si les facultés acquises par suite d’entraînements volontaires ou mentaux sont ainsi sujettes à disparaître dès que le corps sera livré à la mort, à plus forte raison les facultés développées dans l’exaltation d’un excitant tel que l’opium ne dureront pas plus d’une existence.

Dès lors, à quoi bon perdre son temps à des pratiques aussi minutieuses et si peu profitables? Examinons en effet la position d’un fumeur d’opium préoccupé de son avancement intellectuel et doué d’une volonté forte, d’un jugement sain, habitué à l’examen mental, capable d’une attention profonde et constante.

Puisqu’il se sert d’un excitant, il va entrer dans une région inconnue pour lui jusqu’alors, mais comment va-t-il en discerner les lois, les dangers, les fruits sains ou les vénéneux?

Sa volonté restera-t-elle encore toute puissante, son cerveau lucide, ses sens calmes, son interne bien clair? Rien n’est moins certain.
Et puis, si tous les dangers peuvent etre conjurés, il y a d’autres chaînes que l’homme mortel ne peut pas rompre.

Supposons, comme exemple, un jeune homme placé dans une école d’Arts et Métiers; on le met d’abord dans un atelier élémentaire; là, il peut apprendre plus ou moins bien, et inventer de petites combinaisons pour faire son travail avec moins de fatigue; l’opium est une de ces inventions, mais s’il veut devenir ingénieur et passer dans un plan plus élevé, il faudra qu’il retourne s’asseoir sur les bancs de l’école.

En outre, chacun de nous appartient à une tribu spirituelle. Il peut y devenir le premier, mais pour passer dans une autre plus élevée, il faut une purification radicale, il faut arriver à supprimer les causes qui nous ont amené dans la première tribu en épuisant leurs conséquences.

Voilà le paiement auquel nous sommes astreints et ce paiement ne peut être fait que par le coeur spirituel qui l’effectuera par la purification morale. Et cette seule et unique purification donne à l’âme une lumière qui lui reste acquise par delà le torrent des générations.

Si vous voulez aller de Paris à Brest, disent les Orientaux, il est bien plus simple de prendre le train que de faire la route à pied. Oui, mais à condition qu’on ait de quoi payer sa place.

Et puis, pourquoi aller ailleurs que là où le Ciel nous a fait naître? C’est là qu’est notre devoir. De plus, on nous a donné des muscles, des facultés physiques et psychiques, des passions, des opinions préconçues
Ce n’est pas en éteignant ces pouvoirs, si l’on peut parler ainsi, que nous nous améliorons, c’est en combattant les mauvais et en cultivant les bons, Or, l’opium annule toute activité physique et morale, toute passionnalité, tout désir de science, même.

Il conduit à l’apathie toutes nos énergies, toutes nos cellules qui, passant à leur tour dans le cerveau, y incrustent l’habitude de la somnolence en attendant que, transportées dans l’invisible, elles y bâtissent le palais morne et mort que les cérébraux appellent le temple de la délivrance.

A ceux qui se sentent attirés par les mystères, le Ciel n’interdit pas toute recherche, mais il ne faut rien entreprendre avec des moyens illicites.

L’invisible est entièrement mêlé à notre vie quotidienne et nous y donne à chaque instant assez de preuves de son existence pour nous fournir de nombreux sujets d’études.

Nos rêves, par exemple, peuvent nous fournir souvent des thèmes de réflexions, de comparaisons, d’enseignements même.
La Nature, l’Univers nous offrent naturellement, simplement, spontanément des moyens de travailler et nous ne nous engageons dans de mauvaises routes que quand nous voulons en faire uniquement à notre tête. On peut le vérifier chaque jour.

Concluons en disant que l’orgueil est la perdition de l’homme, et qu’il est inutile de lui fournir des éléments artificiels quand notre moi lui en fournit déjà tant de naturels.

Nous ne pouvons arriver à rien de stable les uns sans les autres, et mieux vaut avancer d’un pas avec toute l’humanité plutôt que de faire un kilomètre dans la forêt vierge où notre trace est bien vite effacée: ce qui réduit à néant notre courage et nos efforts présomptueux.

Y. Le Loup Sédir

Sédir la solitude, l’angoisse d’être seul, seule

Comment chasser l’inquiétude et l’angoisse d’être seul ?

– Elle est souvent le résultat d’un refus antérieur de participer aux charges sociales ou familiales, ou d’un orgueil antérieur. Elle pourrait diminuer par le détachement d’avec les créatures et le rattachement à Dieu.
Par nature les hommes de génie sont seuls. Plus un être est élevé spirituellement, plus il est seul.

Nous sommes seuls pour trois motifs : par orgueil, par humilité ou parce que la nature nous a faits plus que les autres. Mais la majorité des solitaires, ce sont des orgueilleux ; ils se disent incompris, et ils sèment autour d’eux l’incompréhension.

Il y a aussi les humiliés ; ceux-là sont heureux, car dans leur solitude vient tout ce que le monde chasse. Il y a aussi ceux qui sont seuls parce qu’ils sont des géants de l’art, dans la nature, dans la réalisation ; ils dépassent les autres ; les hommes ont peur devant eux et les laissent seuls. Ceux-là ne sont pas à plaindre, ils accomplissent leur fonction.

Il faut plaindre les orgueilleux, car pour eux la solitude est dure ; mais elle est une maîtresse parfaite qui leur apprend la vie, qui adoucit les angles, qui ouvre les coeurs; la souffrance leur sera bonne ; un jour ils comprendront que la solitude leur aura été une bénédiction.

Ceux qui sont seuls par humilité, nous n’avons ni à les plaindre ni à les envier ; nous avons à les admirer ; ils sont sur la route de la liberté, ils portent en eux quelqu’un dont la présence remplace toutes les autres.
Ceux que le Destin oblige à une vie dispersée soupirent après la solitude ; ceux que le Destin oblige à une vie ignorée aimeraient à voir beaucoup de monde. Les uns et les autres sont dans la même erreur. L’homme doit apprendre que personne n’est seul ; chaque solitude est pour nous le signe d’une autre présence.

L’épreuve et la persécution sont utiles pour faire accoucher notre esprit de ce dont il était gros et qu’il ignorait. Chaque fois qu’on s’éloigne de nous, réjouissons-nous ; c’est que d’autres êtres vont venir.

Cependant toutes les sociétés de toutes les créatures ont leur inconvénient, même celle des invisibles : ils ont aussi leurs erreurs et ils ne mettent pas forcément dans la voie.

Mais à force de changer de sociétés, à force de connaître les solitudes, nous arriverons à concevoir que tous ces allants et venants, tous ces tenants et aboutissants de notre existence, ce sont des comparses, qu’il y a au-dessus d’eux la vérité, et dans la plus sombre nuit nous trouverons ce Christ qui est la compagnie de ceux qui ont expérimenté toutes les solitudes, qui se sont ensanglanté les pieds dans tous les déserts, qui se sont déchirés dans tous les halliers du visible et de l’invisible.

Nous sommes une race prosaïque.

Dans les légendes du Moyen-Age on parle de pauvres mendiants qui, tout à coup, se transforment en anges du Christ. Nous lisons cela et nous y voyons de la poésie ; nous ne pouvons pas voir que c’est réel. Il y a 2 000 ans, il y avait un être qui parcourait les routes de l’univers, qui était pieds nus comme les pauvres de son temps.

Il n’y a aucune raison pour que dans la rue il ne se trouve pas encore aujourd’hui un passant vêtu comme nous, allant comme nous, obéissant au sergent de ville, achetant le journal, entrant au café, et cependant portant en soi la lumière qui éclaire les mondes. Quelle impossibilité y a-t-il à cela ?

Si vous avez envisagé cette éventualité, vous ne pouvez pas ne pas vous dire que peut-être vous avez rencontré cet inconnu, qu’il vous a regardé, mais que, parce que vos yeux étaient remplis de spectacles de boue et de fumée, vous ne l’avez pas vu et qu’il vous faudra peut-être attendre des siècles avant de retrouver ce regard. Il y en a qui ont supporté ce regard et qui l’ont reconnu.

Ces hommes-là, qui portent ce trésor en eux sans que leurs plus proches s’en doutent, croyez-vous qu’ils connaissent l’angoisse et que les pires douleurs soient lourdes pour eux.

Essayez d’ouvrir les yeux dans la vie ; essayez de déblayer en vous.

Il y a un être dans le monde qui est le solitaire par excellence, car plus une créature est grande, moins elle trouve de pairs.

Il y a dans l’univers des pistes où à peine se rencontre un voyageur par siècle ; il y en a où pas un voyageur n’a passé depuis 2 000 ans ; il y en a une qui part du soleil et qui arrive à la terre, et où douze êtres qui y sont passés il y a 2 000 ans passent en ce moment.

Mais ce qui prime tout, c’est la pensée de Celui qui est le Solitaire, de Celui qui est seul de sa catégorie dans l’univers entier. Il a assumé les poids de l’univers entier et Il assume, si nous voulons, le poids de nos faiblesses et de nos laideurs.

Si nous déblayons de notre vie les visiteurs après les avoir servis comme ils le méritent, quand nous aurons quitté les soucis, les sociétés visibles et invisibles qui nous apportent la beauté humaine et la science humaine, nous verrons derrière elles quelqu’un qui attend à la porte les yeux baissés pour que Son regard ne nous effraie pas et à demi-tourné.

Celui-là, quand nous l’avons rencontré en nous-mêmes, nous donne la bénédiction suprême de Le rencontrer hors de nous.

Balayez donc les chambres de votre coeur. Vous n’avez d’inquiétude et d’angoisse que parce que vous avez accroché votre coeur à ce qui passe, à un être, à une science, comme si c’était un dieu.

Quand vous aurez palpé le friable de ces idoles, quand vous aurez goûté la cendre de ces faiblesses, vous aurez la possibilité de n’être plus seuls et vous marcherez dans la vie avec la certitude qu’au dessus de votre épaule il y a une main prête à vous soulever et un regard prêt à vous réconforter.

SEDIR

Sedir l’homme libre, Sédir les hommes sont-ils libres?

Une des multiples interprétations qui, sous la plume de Sédir, prend une signification des plus intéressante…

Qu’est-ce qu’un homme libre ?

tarot numerologie l'homme de vitruve de leonard de vinciNous ne sommes pas libres. Personne n’est libre de faire ce qu’il veut; nous sommes liés par les convenances, les devoirs, les lois civiles ou religieuses; nous sommes liés par nous-mêmes, par notre faiblesse, par nos hérédités, par la pression inconsciente du milieu où nous vivons, par l’âme même de notre pays, de notre race, de la terre, enfin et surtout par les conséquences de nos actes antérieurs.

Et quand je parle de dettes à payer, je veux dire que nous sommes des forçats qui traînons notre chaîne et que chaque souffrance qui tombe sur nous est un poids en moins pour nous. Imaginez un homme qui ait accompli à fond sa tâche sur la terre, qui ait payé toutes ses dettes, à qui aucun homme, aucun être inférieur, aucune loi possible n’ait le droit de rien réclamer; cet homme-là est libre quant à la terre.

Imaginez-vous cet homme ayant accompli ce même travail de libération dans tous les enfers, tous les purgatoires par lesquels il a passé depuis son départ du Ciel jusqu’à son retour dans le Royaume. Un tel homme a accumulé des quantités d’expériences, il a souffert des quantités de souffrances. Et en particulier, il a fait cette expérience : s’il a voulu pour faire ce travail, s’appuyer sur lui-même, il s’est rapidement rendu compte que la tâche est si formidable qu’aucune énergie humaine ne peut l’accomplir.

Alors il est passé par une sorte de désespoir, de mort intérieure, qui l’a mené au Christ.

L’homme libre est celui qui a accompli tout cela avec la pensée que lui-même n’est rien; il reste en lui le souvenir de ce qu’il a fait et ce souvenir est une tentation perpétuelle car c’est de l’orgueil imminent. Un saint qui sait qu’il est un saint n’est plus un saint. De même, pour traverser l’abîme qui sépare la nature de la surnature, il faut avoir oublié tout ce qu’on a fait. Ce lavage ne peut être opéré par l’homme; il est l’oeuvre du baptême de l’esprit.

Alors, l’homme est vraiment libre; aucune loi de la nature ou de l’intelligence n’a de prise sur lui, aucun être ne peut lui commander car il a obéi à toutes les lois, et son esprit a oublié ses héroïsmes; il commande à tous car tout en lui a été recréé.

Sa vie est entée sur la vie du Verbe. Tout ce qu’il pense, ou dit, ou accomplit, on peut dire que c’est le Verbe qui le fait par lui, et s’il reçoit une mission dans un monde, il est le maître de tout dans ce monde et il opère sans effort, car sa volonté ne peut pas être différente de celle de Dieu. Le Christ est l’idéal d’un homme libre, bien que le Christ soit autre chose encore.

SÉDIR

Sédir Jeanne d’Arc, Sedir théologien, Jeanne D’Arc Yvon le loup

JEANNE D’ARC

On connaît l’histoire de Jeanne d’Arc, du moins pour les grandes lignes et pour les incidents extérieurs. Or c’est tout ce que l’on peut espérer en connaître, car la véritable histoire se cache dans une ombre impénétrable.

Quoi qu’en pensent le public crédule et les érudits, d’une autre manière aussi crédules, lorsqu’on a été instruit des dessous de certains événements, lorsqu’on a reçu de certains personnages quelques confidences sincères, il faut bien s’avouer que les pièces originales les plus secrètes peuvent être, sont presque toujours inexactes. La foi naïve des archivistes a beau admettre leur véracité, il n’en reste pas moins évident que tout homme d’État sait qu’un écrit demeure; nous le savons bien nous, simples particuliers; ce n’est que dans les romans que le criminel ou le héros tient un journal de son crime ou de sa vertu.

Que Jeanne fut Champenoise et non Lorraine; que son nom s’écrive avec ou sans particule; qu’une de ses soeurs, Claude, ait joué auprès d’elle, puis, après elle, de 1436 à 1440, un rôle guerrier sous le nom de Dame des Armoises; que son père, par ses fonctions municipales dans un village situé sur la grand’route de Langres à Domremy, ait reçu de certains émissaires des nouvelles fréquentes concernant la situation de la France ; que les communautés franciscaines avec saint Bernardin et sainte Colette de Corbie aient aidé partout la jeune fille et aient mobilisé en sa faveur les moines et le peuple; que sa mission ait été une lutte contre les Templiers reconstitués en Angleterre, soutenue par le parti gaulois et celtique; que l’être qu’elle désignait sous le nom de Roy du Ciel ait été le chef occulte de ce parti, résidant aux environs de Mende; que la duchesse Anne de Bedford l’ait visitée dans sa prison comme représentante des Lords ennemis des Templiers : tout cela reste encore invérifiable; ce sont d’ailleurs des « comment ». Il me semble d’un intérêt plus pratique de rechercher avec vous les « pourquoi » et les « parce que ». C’est la vie intérieure de notre héroïne, sa formation spirituelle qui doit nous intéresser, car la sublimité de l’âme vitalise les événements, tandis que les événements ne peuvent transporter au surhumain les velléités d’une âme vulgaire.

A aucune époque, peut-être, plus qu’à la nôtre, des voix aussi nombreuses ne se sont élevées contre
les patries; on a le devoir de les tenir pour sincères. Cependant la formation d’une patrie est un phénomène aussi naturel que la formation des différentes classes sociales. Qu’aujourd’hui se fasse un partage exact des fortunes, est-ce que, dans un siècle, il n’y aura pas des riches et des pauvres ? Dans notre corps, est-ce que les jambes ne se fatiguent pas davantage que les muscles du tronc ? Est-ce que les cellules du muscle cardiaque ne travaillent pas jour et nuit, tandis que d’autres se reposent ?

Il faut en revenir à la grande théorie ancienne que découvrent la sociologie et la psychophysiologie modernes : tout individu est une collectivité, toute collectivité est un individu. Le genre humain est un être dont les races et les peuples sont les organes et les hommes, les cellules. Le but vers lequel Dieu l’oriente, les mouvements qu’Il lui imprime nous demeurent plus inconnaissables que le plan de la bataille au fantassin. Nous savons seulement que le but existe et que la bataille se livre; tout lutte sans cesse et partout; une respiration qui entretient notre vie, un repas, un mouvement déterminent dans notre organisme des morts innombrables.

Chaque race, chaque peuple joue son rôle, choisi par la Providence. Il y a une spécialisation ethnique aussi nécessaire que la spécialisation des métiers. Si chacun devait bâtir sa maison, tisser ses vêtements, cultiver son blé, instruire ses enfants, s’instruire lui-même, faire lui-même les mille objets dont il se sert journellement, devenir pour son propre compte philosophe, savant, artiste, comment nous en sortirions-nous ? L’Asiatique a son travail, l’Européen, l’Américain, le leur; l’Italie est incapable de faire le travail de l’Angleterre, et la Chine celui de la France. Tout peuple est choisi pour une certaine besogne, comme tout individu : l’intuition qui anime chacun d’eux, c’est leur idéal particulier.

Regardons l’Europe pendant les siècles lointains où elle s’organise. Une race que je crois autochtone la peuple d’abord : ce sont les Celtes; mais les autres continents lui envoient des visiteurs : des Atlantes, des Noirs, des Jaunes. Puis, après des cycles, l’Église et l’État se consolident lentement, d’abord en Italie, en Espagne, en France. Mais la vie sociale y oscille entre le pôle de Lumière : une société chrétienne communiste, et le pôle de Ténèbres : une société d’impérialisme antichrétienne. Entre les nations, la France est choisie pour porter un certain flambeau, et elle le porte à travers un déluge de douleurs. Vous vous souvenez du moyen âge, de ses guerres, de ses épidémies, de ses famines, et de son invincible foi ? Vous représentez-vous ce que furent les Croisades et la guerre de Cent ans ?

Sans doute, en subissant la terrible calamité des suites de laquelle nous souffrons tous encore, vous êtes-vous demandé pourquoi les siècles n’apportent pas d’amélioration stable à notre sort, sauf dans le domaine matériel; toujours les mêmes misères, les mêmes violences, les mêmes ruses; toujours le même triomphe des mauvais; toujours le même écrasement des petits. Mais il faut reconnaître que telle est la loi de la Matière;toujours ses adorateurs détiendront le pouvoir jusqu’à l’heure terminale du grand règlement de comptes; toujours les adorateurs de l’Esprit seront victimes, comme leur Maître; telle est la loi de l’Amour. La vie ressemble à une balance dont un seul plateau est visible : celui du Mal; le plateau du Bien reste caché aux regards de l’observateur; la Lumière ne descend ici-bas que pour être engloutie par les Ténèbres, qu’elle modifie mystérieusement. Les époques de grande perversité insolente sont les époques des grandes saintetés inconnues; car, si les maux s’additionnent, les sacrifices et les implorations se multiplient.

Or, entre toutes les nations de l’Europe, la France fut choisie de Dieu pour accomplir parmi ses soeurs cadettes l’oeuvre de Lumière. Elle n’a pas à tirer orgueil de cette élection : elle n’a fait que ce que le Ciel lui a donné la force de faire; d’ailleurs, comme le saint qui reste humble devant la foule vénérante, la France est restée humble; nous sommes le moins chauvin des peuples, nous trouvons mieux tout ce qui se fait à l’étranger, nous n’avons à priori que des critiques pour tout ce qui se passe chez nous; et
c’est cette inconsciente modestie qui nous rend capables de suivre les impulsions d’En Haut.

Ce qui constitue une patrie, ce n’est pas sa population, sa richesse, sa culture, c’est l’ensemble des énergies spirituelles dont sa personnalité visible n’est que le corps géographique, social et intellectuel. Quand les théologiens ou les contemplatifs nous parlent des anges des nations, ils n’entendent pas indiquer les rayonnements des travaux de ses habitants; ils pensent à des êtres indépendants d’elles, préexistants à elles, et commis pour transmettre aux âmes collectives les ordres et les secours directs du Ciel. Comme l’individu, la nation possède son moi psychique, dont le peuple terrestre n’est que le corps. C’est le moi qui unifie les innombrables éléments hétérogènes venus de toute la planète; c’est le moi qui inspire et ce peuple et ses chefs, selon son intelligence propre, selon les tentations que lui présente l’ange de Satan, selon les lumières que lui offre l’ange du Christ.

Toutefois, dans les heures désespérées, le Maître de l’Univers envoie un secours exprès à la créature en détresse, que ce soit un homme, un pays ou un astre. J’énumérerais volontiers les diverses circonstances où notre patrie fut sauvée par un bras glorieux ou obscur, visible ou invisible; mais les opinions politiques sont pointilleuses; les noms que je citerais choqueraient certainement l’un ou l’autre; tenons-nous-en à nommer Jeanne d’Arc, que tous les partis célèbrent maintenant et réclament à l’envi.

Ainsi, entre toute créature et le reste de la création, se hiérarchisent un certain nombre d’autres créatures qui l’aident à remplir les fonctions normales de son existence. L’antiquité, les traditions populaires nomment ces collaborateurs esprits, génies, dieux; et tout l’ensemble de cette organisation constitue l’ordre naturel. En outre, à travers cela existe, depuis la descente du Verbe, l’ordre surnaturel, qui offre à chaque créature la possibilité d’une communication directe avec le Créateur, au moyen de Son Fils. Cet ordre seul nous intéresse. Le Christ, la Vierge, leurs anges inspirent l’être qui les appelle, ou suscitent du milieu d’un peuple le patriote capable de recevoir la force qu’ils lui infusent et de l’utiliser. Il arrive encore, lorsque le péril extrême exige pour être conjuré le concours total de la nation, tout ensemble accourue auprès de son sauveur, qu’une inspiration ne soit pas assez entraînante, qu’un ange même déconcerte la foule au lieu de l’enthousiasmer parce qu’il est d’une essence trop étrangère à elle.

Le Christ choisit alors un de Ses Amis, un esprit humain parfait, libre et pur; Il le charge de la mission salvatrice et lui confère les pouvoirs et les facultés utiles à cet accomplissement. Cet envoyé quitte le Royaume de Dieu, se cherche, dans le peuple qu’il doit délivrer, le pays et la famille qui puissent lui fournir un corps convenable à ses travaux futurs, et il s’incarne.

Tel fut le cas de Jeanne d’Arc, et ainsi s’expliquent les particularités déconcertantes de son existence et de sa mort.

Voici une famille, paysanne quoique la première de son clocher. Le père, homme de tête, paraît-il, et de bon labeur; la mère, enceinte pour la troisième fois, rêve qu’elle accouche de la foudre; singulier présage pour ceux qui savent ce qu’est la foudre. Et, quelque temps ensuite, lorsque l’enfant naît, la nuit de l’Épiphanie 1412, les gens du village s’éveillent et, saisis d’une joie sans motif, se mettent à chanter et à danser. Puis tout rentre dans la monotonie quotidienne.

La petite fille grandit, silencieuse, solitaire, pieuse; elle veille aux soins domestiques, elle garde les malades et visite l’église et les chapelles; on ne lui apprend ni à lire, ni à écrire; rien que le Pater, l’Ave Maria, le Credo, un peu d’histoire sacrée, les légendes saintes, des récits populaires : le minimum le plus réduit à cette enfant qui devra plus tard convaincre hommes d’État, grandes dames et théologiens. Pourquoi ? Pourquoi le Ciel prive-t-Il toujours Ses envoyés de la culture humaine ? Parce que Son enseignement s’oppose au nôtre en principe et en méthode; parce que rien ne doit distraire le serviteur élu de l’objectif qu’il lui faut atteindre, rien ne doit prendre la place des forces surnaturelles qui descendent sur lui incessamment autant qu’il peut en recevoir; parce que, pour tout dire d’un coup, la Lumière ne vient que dans les Ténèbres et jamais ailleurs.

Jeanne priait sans cesse en gardant ses moutons et en filant; le son des cloches l’émouvait par-dessus tout, souvenir sans doute d’harmonies entendues dans un passé mystérieux. Or, un après-midi, dans le jardin de son père, une gloire efface devant ses yeux les contours des maisons voisines et des arbres familiers; saint Michel, le légendaire vainqueur de l’Archange révolté, lui ordonne de partir à la délivrance de son pays; il revient à plusieurs reprises; sainte Catherine, sainte Marguerite apparaissent; et ici la douleur entre en grand arroi dans l’âme de « la pauvre fille, ne sachant ni chevaucher, ni guerroyer ».

L’immense douleur de tout son pays roule sur elle : depuis cinquante ans, moissons saccagées, villages brûlés, hommes d’armes dévastateurs, braves gens au désespoir, opprobres de l’étranger, tout cela pèse sur le coeur de l’enfant, le martyrise et l’affole. Ses compagnes blâment sa solitude, les garçons se moquent d’elle, ses parents veulent la marier, le curé de Vaucouleurs l’exorcise. Elle entre dans les ténèbres mystiques dont les feux glacés achèvent la trempe des êtres d’exception. Elle souffre comme dans un enfer, car aucun de ceux qu’elle aime n’est avec elle. Leurs personnes sont là, mais leurs esprits vaguent si loin; ils ne s’occupent pas des calamités, eux, tant qu’ils ne sont pas atteints; tout ce que les rouliers, les voyageurs, les moines racontent, ils n’y peuvent rien, disent-ils; ça ne les regarde pas. Jeanne est seule, avec ses moutons, avec ses éblouissants visiteurs inexorables, car tout ce déluge de misères la regarde, elle, l’impuissante bergère.

Et voici qu’une seconde ténèbre la dévaste. Il y a des gens de bien, pense-t-elle, dans tous ces bons Français qui souffrent; dans tout ce peuple dont elle dira plus tard qu’au siège d’Orléans « elle n’a jamais pu voir sang de Français sans que ses cheveux ne se lèvent ». Il y a des braves gens qui font bien leur ouvrage et bien leur prière, et la catastrophe continue; alors, cela ne sert donc à rien, toutes ces douleurs, depuis le temps qu’elles durent ? Elles sont inutiles, elles se perdent ? Dieu ne les voit pas ? Dieu abandonne tout ce beau pays ?

Le redoutable problème des guerres et des calamités qui, d’âge en âge, renaissent des cendres qu’elles ont faites se pose ici, donnant à Dieu un visage implacable; mais à tort. En effet, si nous voyons bien ce que ces catastrophes nous infligent, nous ne voyons pas ce qui adviendrait si elles ne se produisaient plus. D’autre part, les êtres dont l’existence coule tout unie, les peuples qui vivent dans la paix pastorale, que font-ils, dès que le bonheur devient monotone, sinon d’en sortir en s’entre-déchirant ? Les hommes heureux ne s’endorment-ils pas dans le nonchaloir ?

Rien de beau naît-il sans lutte et sans souffrance ? Quand le voisin ne nous attaque pas, ne nous hâtons-nous pas de l’attaquer ? La paix sociale n’exaspère-t-elle pas les convoitises individuelles ? Dans les petites villes, dans les petits clans confortables, la médisance, la calomnie, les intrigues ne fleurissent-elles pas comme les mauvaises herbes dans un champ en jachère ? Non, ni les hommes, ni les peuples ne savent jouir de la paix, sinon pour s’endormir dans l’inertie ou pour inventer des discordes plus perverses. C’est notre folie qui rend la guerre possible.

Telles étaient les lourdes pensées déferlant en tempête sur le coeur ingénu de l’héroïne française.
Or ses Voix ne lui expliquent rien; elles la laissent se débattre dans sa noire incertitude; elles lui répètent seulement d’aller trouver le Roi et de chasser les Anglais; et Jeanne se lamente en silence, et tremble et se désespère; et elle ne peut rien dire à personne. Et cette agonie dure cinq ans. Contemplons ici l’exemple que nous donnent les ambassadeurs de l’Éternité.

Leur Maître porte tout le long des siècles le total complet de tout ce que peut souffrir le genre humain, de tout ce que nos révoltes peuvent faire souffrir à Dieu, de tout ce que l’antique ennemi peut faire souffrir à l’un et à l’autre. Chaque héraut de l’Absolu passe par une nuit dans le Jardin des Oliviers, dont l’horreur se proportionne à ses forces et au caractère de sa mission.

Toutes les larmes de la patrie sont tombées sur le coeur de Jeanne d’Arc, toutes ses blessures l’ont blessée, tous ses désespoirs l’ont ravagée. Ce que le Christ a mis quelques heures à subir pour la chrétienté future, la petite bergère l’a eu pendant presque cinq ans pour sa patrie, ou plutôt pour sa race.

Quoique l’initiation christique se proportionne toujours à la force du sujet qui la reçoit, ceux qui en ont expérimenté la rigueur, se souvenant de leurs angoisses, admireront en toute justice la constance des grands missionnés.

Pour les êtres d’un lignage céleste, les nécessités de la vie matérielle et ses souffrances importent peu. Louis de Contes affirme qu’un morceau de pain suffisait à Jeanne d’Arc; le Bourgeois de Paris relate que les oiseaux et les animaux des champs venaient manger dans sa main; et nous savons comment, malgré la cour et les prélats, le peuple se rangea d’instinct sous son étendard. Tel est l’attrait puissant de la Lumière : la Vie parle à la vie.

Mais la Lumière aussi trouble les Ténèbres et les fait bouillonner; jamais elles ne se soumettent à sa douce influence; elles veulent la domination, et c’est elles qui ont inspiré cette maxime à double sens que « la fin justifie les moyens ». Quand la force leur manque, elles emploient la ruse; tous les missionnés sont donc le plus en butte aux traîtrises, Jeanne d’Arc davantage peut-être qu’aucun autre; elle avait bien le droit de dire à ses partisans : « Je ne crains que la trahison ».

Aussi attaque-t-elle d’abord la trahison du duc de Bourgogne au profit de l’Angleterre. Immédiatement suspectée par la Trémouille et les gens de guerre, puis par les gens d’église, desservie par l’inconcevable faiblesse du roi Charles VII, c’est Yolande d’Aragon qui oblige celui-ci à la recevoir à Chinon : entrevue dont ce prince sort, dit Alain Chartier, « comme s’il venait d’être visité par le Saint-Esprit ». A Poitiers, les théologiens lui tendent des pièges : « Beau spectacle, s’écrie le même chroniqueur, que de la voir disputer, femme contre les hommes, ignorante contre les doctes, seule contre tant d’adversaires ». Journellement, le roi et ses favoris contrecarrent ses desseins. Ce fut une sournoise mesure de Charles VII qui fit échouer sa tentative sur Paris. Écoeurée, elle déposa son armure dans la basilique de Saint-Denis et voulut retourner à son village. Ses Voix lui ordonnèrent de rester.

La cour trouva un berger visionnaire des Cévennes pour l’opposer à Jeanne; mais sa capture rendit inutile cette fourberie. Les 1O.OOO livres d’or que Jean de Luxembourg reçut des Anglais pour le prix de l’héroïque bergère provenaient d’un impôt levé sur la Normandie. C’est avec de l’argent français que fut payé le plus pur du sang français.

Ses juges n’osèrent pas la condamner comme adversaire de ceux qui les avaient achetés; ils surent salir devant le peuple la loyale patriote en inventant des accusations d’hérésie et de sorcellerie. Le 24 mai 1431, ces hommes iniques lui firent signer un parchemin – à elle qui ne savait ni lire ni écrire – moyennant quoi ils lui assuraient la vie sauve et le séjour dans une maison religieuse où elle pourrait communier. Cette feuille, au dire des témoins oculaires, contenait six ou sept lignes d’une grosse écriture; or le document présenté plus tard comme « l’acte d’abjuration » de Jeanne comprend quarante-cinq lignes très serrées d’une très fine écriture. De plus, les mêmes témoins nous révèlent que, dans le document primitif, ces hommes d’église et de loi, qui avaient été payés pour condamner leur prisonnière à mort, lui faisaient dire qu’ « elle s’en remettait à leur conscience ».

Autre chose. Après avoir été excommuniée, elle aurait dû être jugée par le bailli, juge séculier. Mais celui-ci ordonna simplement au bourreau : « Fais ton affaire ». De sorte que Jeanne fut brûlée sans qu’une sentence de mort ait été rendue contre elle.

Dix-neuf ans après sa mort, en 1450, à la suite de la soumission de la ville de Rouen, le roi projeta une révision du procès, non pas à cause d’elle, mais pour établir qu’il n’avait pas dû son sacre à une hérétique. Le pape Nicolas V refusa, de peur d’indisposer l’Angleterre; la famille d’Arc intervint; mais ce ne fut que le 7 juillet 1456 que l’archevêque de Reims, autorisé par le pape Calixte III, proclama la réhabilitation de la bonne Lorraine. dans le palais épiscopal de cette même ville de Rouen, où « elle avait été à la peine » la plus injuste.

Le Christ est venu parmi les siens et les siens ne L’ont pas reconnu; Jeanne d’Arc aussi a été reniée par ceux qu’elle sauvait, et sa mémoire oubliée pendant quatre siècles. Telle est la règle pour les serviteurs que le Ciel investit d’une mission publique. Et personne ne peut estimer de quel retard la mort hâtive de notre héroïne a pu être à l’accomplissement des desseins providentiels. La France ne fut libre des envahisseurs que six ans après; car Jeanne ne considérait pas son oeuvre comme s’arrêtant à la délivrance d’Orléans et au sacre de Reims; elle voulait encore rendre Paris au roi et le pays tout entier; et l’on voit dans ses lettres au régent d’Angleterre et au duc de Bourgogne qu’elle projetait de réunir ensemble les nations chrétiennes contre les Sarrasins. Si ce plan s’était réalisé, quel bouleversement de l’histoire, que de fleuves de sang n’auraient pas coulé, que d’erreurs n’auraient pas désaxé l’Occident, quelles pacifications sur toute la Méditerranée, quelle avance, quelle amélioration dans les destins futurs de la Germanie, de la Russie, de la péninsule balkanique, de l’Islam.

Mais quoi ! Jeanne savait « tout ce pourquoi elle était née », comme elle l’avoue simplement, tout ce qui devait être et tout ce qui aurait pu être. Je ne rapporterai pas les prédictions qu’elle a faites; annoncée par Merlin et par Marie d’Avignon, elle put encore s’annoncer elle-même. « J’aimerais mieux, avouait-elle au carême de 1429, rester à filer près de ma pauvre mère; mais personne que moi ne peut recouvrer le royaume de France; il faut que j’aille, mon Seigneur le veut ». Et aux incrédules, comme Baudricourt, elle répondait, de même qu’à ses juges : « Tout ce que j’ai fait est par ordre du Seigneur, j’en attends bon garant et bon aide… Ne me plaignez pas, c’est pour cela que je suis née. »..

Et encore : « Je viens de par Dieu, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue; vraiment je suis envoyée de Dieu et vous qui vous dites mon juge, vous vous mettez en grand danger ». Et encore : « Les saintes me disent : « Prends tout en gré, ne te soucie de ton martyre, tu en viendras enfin au royaume du Paradis ». Et sur le bûcher : « Mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ».

Cette descendance directe du Ciel s’affirme avec le même éclat dans la doctrine de Jeanne que dans ses oeuvres. Dieu, pour elle, n’était pas un système ni un rite, mais une vivante réalité, à la fois extérieure et intérieure, à laquelle théologies et liturgies ne devraient servir que de signes. C’est pourquoi elle fut elle-même réaliste, équilibrée, normale, à l’aise à la fois dans les faits et dans les extases. Comme on admire son génial bon sens, si simple et si irréfutable ! L’écouterons-nous pour la conduite de la vie ? « Aide-toi, le Ciel t’aidera », dit-elle au Dauphin. « Vive labeur ! » crie-t-elle aux indécis. « Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, répond-elle aux théologiens, je serais partie, puisque Dieu me le commandait ».

Pour la conduite de sa guerre – dont les stratèges affirment que les plans valent ceux de Bonaparte – : « Si Dieu, lui disent les prélats à Chinon, si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n’a pas besoin de gens d’armes ? – Ah ! répond elle, les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire ». –

A Orléans, avant d’attaquer, elle fait écrire aux Anglais qu’ils s’en retournent dans leur pays, et elle ne donne l’ordre du combat qu’après être certaine de leur refus. – A ses juges : « Je disais à mes hommes : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même ». – Ils insistent : « L’espoir de la victoire était-il fondé en cet étendard ou en vous ? – Il était fondé en Notre-Seigneur et non ailleurs ». – « Était-il bien d’attaquer Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame ? – C’est bien de garder les fêtes de Notre-Dame; ce serait bien, en conscience, de les garder tous les jours ». – « Vos Saintes haïssent-elles les Anglais ? – Elle aiment ce que Notre-Seigneur aime et haïssent ce qu’il hait. – Dieu hait-il les Anglais ? – De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu’il fait de leurs âmes, je n’en sais rien; mais je sais bien qu’ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront ». Et cette résignation sublime : « Les Saintes m’avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait qu’il fût ainsi fait, que je ne devais pas m’en étonner, mais prendre tout en gré et que Dieu m’aiderait. Puisqu’il a plu ainsi à Dieu, c’est pour le mieux que j’ai été prise ».

Pour la conduite religieuse – : « Jeanne, voulez-vous vous soumettre à l’Église ? – Je m’en réfère à Dieu pour toutes choses, à Dieu qui m’a toujours inspirée. Pour ce qui est de mes visions, je n’accepte le jugement d’aucun homme ». – « Croyez-vous pouvoir faire péché mortel ? – Je n’en sais rien; mais m’en attends du tout à Notre-Seigneur. Je serai sauvée pourvu que je garde bien ma virginité de corps et d’âme. – Est-il besoin de se confesser quand on croit être sauvée ? – On ne saurait trop nettoyer la conscience. – Croyez-vous être en état de grâce ? – Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir; si j’étais en péché mortel, les voix ne viendraient pas à moi ». – « Croyez-vous n’être point sujette à l’Église qui est en terre, à notre Saint-Père le pape, aux cardinaux, évêques et prélats ? – Oui, sans doute, notre Sire servi ». – « Vos voix vous défendent donc de vous soumettre à l’Église militante ? – Elles ne le défendent point, Notre-Seigneur étant servi premièrement ».

Le sceau indubitable de la pensée christique signe toutes ses réponses; on les trouve dans ce regard direct et complet qui embrasse du même coup le principe, la loi et le phénomène, qui voit, comme le triple voile d’une même réalité, les actes, les sentiments et les théories; et cette intelligence qui, travaillant au centre des problèmes, en dénoue les complications sans l’attirail des analystes, parce qu’elle a su reprendre contact avec la vie, au lieu de s’exercer sur des systèmes. Il s’agit ici, et nous le saisissons sur le vif, d’un mode de connaissance propre à ceux-là seuls dont l’esprit individuel se trouve définitivement greffé sur l’Esprit divin du Verbe. La théologie les désigne comme établis dans la vie unitive, par le mariage mystique; et parmi eux quelques-uns seulement possèdent le privilège insigne de la science infuse; c’est le don de vivre simultanément sur la terre et dans la Gloire, d’aller, de venir, de travailler, de parler comme nous tous, tout en même temps que l’on se meut en même conscience lucide sur le monde invisible du Christ, parlant avec ses habitants, travaillant avec eux et existant dans cet espace inconcevable. L’Église ne désigne que peu de saints comme revêtus de ce pouvoir, entre lesquels Jeanne d’Arc.

Quelque jour, je vous exposerai une théorie de cet état d’être merveilleux, qui vous le montrera plus accessible et plus normal que ne le laisserait croire la complexité de la théorie théologique.

Revenons aux réponses de notre héroïne. On y trouve réglés en quelques mots tout le dogme et la morale, toutes les théories sociales et les systèmes de psychologie. Ne doit-on pas, devant ce double témoignage des actes et de la pensée de Jeanne, croire avec elle en ses Voix dont nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elles appartenaient au Christ et qu’elles parlaient pour la France ? Elle y croyait comme en Dieu, elle les entendait à l’état de veille, puisque les bruits extérieurs l’empêchaient parfois de bien comprendre leurs paroles. Elle a douté, je l’accorde, examiné, hésité, puisqu’il s’écoula cinq ans entre la première apparition de saint Michel et son départ. Mais, une fois convaincue, elle franchit tous les obstacles et déjoue toutes les ruses : parents, voisins, curés, tous se liguèrent contre elle. Ne représentaient-ils pas le bon sens humain ? Quelle mélancolie garde l’innocente héroïne et qui mesure la profondeur de son obéissance : « Je voudrais bien qu’il plût à Dieu que je m’en allasse garder les moutons avec ma soeur et mes frères; ils seraient si joyeux de me revoir.
J’ai fait du moins ce que Notre-Seigneur m’a commandé ».
« J’irai mourir où il plaira à Dieu », répond-elle à l’archevêque au milieu des pompes triomphales du sacre de Reims. Et ces plaintes si discrètes précédant les plaintes suprêmes parmi les flammes déjà montantes du bûcher de Rouen : « Rouen, Rouen, je dois donc mourir ici… O Rouen, tu seras donc ma dernière demeure !… Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort… Évêque. je meurs par vous. »… Ces tristesses de la douleur innocente ne découvrent elles pas la plaie mystérieuse des âmes prédestinées qui s’élancent quand même vers leurs cimes natales, tandis que, du bec et des griffes, l’antique Dragon, agrippé à la Matière, à la Nature, à ce Monde-ci, les tire en bas et, toutes vives, les déchire !

La Croix les attend toutes. Épouvantable Croix multiforme sur laquelle, comme leur Maître, les élus vont de leur plein gré s’étendre; adorable Croix, signe universel, moyen unique et tout-puissant de l’Amour; Croix de béatitudes incompréhensibles sauf à ceux-là qui s’y sont attachés : d’elle je ne puis rien vous dire, parce qu’elle est le mystère même de Jésus. Aucune éloquence ne vous en donnera l’idée, ni aucun homme, eût-il lui-même subi le martyre mystique; mais si vous voulez connaître son secret, prenez-la, portez-la, relevez-vous avec elle de vos chutes, mourez sur elle, et vous saurez tout, et vous pourrez tout. Aucun livre, aucun entretien, aucune vision ne remplacera l’expérience de la Croix.

Quel enseignement retirer de cette existence admirable, nous, foule incertaine dont toute la vertu s’épuise en voeux pour la plupart stériles ? Faut-il que devant chaque injustice nous partions en grand arroi et avec de grands gestes ? Faut-il nous taire et laisser le mal tout envahir ? Non; nous ne sommes pas tous dignes des ministères héroïques et, d’autre part, nos silences craintifs nous font réellement complices des méchancetés qui se multiplient.

Imitons plutôt, chacun dans notre petite sphère, la conduite du divin Réformateur, notre Maître.
Ce que le chrétien doit subir en silence avec amour, avec joie, c’est le mal qui s’attaque à lui personnellement. Ce que le chrétien doit combattre avec sérénité, au risque de son repos, de sa fortune et de sa réputation, c’est le mal qui attaque son frère. Car la sagesse évangélique, une et surhumaine, concilie toujours les partis opposés où se portent les variables sagesses humaines.

Rôle difficile entre tous, parce qu’il exige le concours des qualités les plus diverses : un caractère ferme, une patience irréductible, de la décision, le tact le plus exquis, une intelligence vive et juste des événements et des personnes, une sensibilité, une tendresse de coeur qu’aucune ingratitude n’émousse, une volonté que rien ne décourage, et enfin la foi, cette foi toute-puissante que même la mort n’entame pas.

L’âme de Jeanne d’Arc, en effet, n’a pas été atteinte par les flammes ignominieuses du bûcher; dans les cieux de la Gloire, à la droite de son Roi divin et de la Vierge inspiratrice, au premier rang des anges de la Celtide, elle continue de garder ses Français, comme l’obscure bergère veillait sur son troupeau. Le moment n’est pas venu de dire les dangers dont elle les préservera encore.

Inclinons nos curiosités sous notre confiance, et appliquons-nous à nos humbles besognes, car tout chrétien digne de ce titre reçoit une mission particulière. Dans les crises que nous passons, ne croyez-vous pas qu’une mauvaise honte empêche de donner aux « impondérables » dont tout le monde parle leur véritable nom ? Ne pensez-vous pas que ces impondérables sont les forces mystiques venues directement du Ciel en réponse aux sacrifices anonymes de notre peuple ? Et si une multitude de héros a donné le sang du corps, ne pouvons-nous pas, dans la bataille spirituelle où nous sommes, donner un autre sang plus riche : celui de nos égoïsmes sacrifiés ?

Les coeurs les plus généreux parmi nous rêvent d’une paix sans frontières; essayons d’abord de faire vivre la paix dans nos frontières. Quelques années suffiraient à cette oeuvre admirable si nous savions vaincre nos vanités, nos rivalités, nos envies, nos ambitions individualistes.

Ceux d’entre nous qui se sont voués à cette entreprise disent que le concours de Dieu est indispensable; vérifions leur expérience. C’est parce que je la sais exacte que je vous parle surtout de Dieu et du Christ; et c’est parce que le règne de Dieu sur la terre s’établira certainement dans la société aussi bien que dans les coeurs qu’aujourd’hui je vous ai parlé de Jeanne d’Arc.

Devant l’ébauche que je viens de tracer, on jugera peut-être que j’ai beaucoup réduit les contours humains de cette grande figure. C’est qu’en effet les envoyés de Dieu tiennent tout de Celui qui les missionne; c’est de Dieu que Jeanne tenait son intelligence lucide, son génie militaire, son pouvoir sur les coeurs, sa pureté, sa constance, sa force incompréhensible enfin; d’elle-même, elle ne fit que recevoir; et c’est véritablement là tout ce que peut l’être humain : devenir l’instrument parfait du Ciel.

Les adeptes du Moi jugeront cet idéal bien petit; c’est qu’ils ne se sont pas essayés à cet effort; ils n’imaginent pas que, pour obéir jusqu’au bout, toutes les ressources du cerveau, tous les élans du coeur, toutes les tensions de la volonté s’imposent; ils ne conçoivent pas que la descente réelle de Dieu dans l’homme exige que l’homme ait épuisé d’abord toutes les ressources du possible.

Les saints dans le domaine moral, Pascal dans le domaine philosophique, le curé d’Ars dans le domaine apostolique, Jeanne d’Arc dans le domaine patriotique nous démontrent combien l’Évangile est l’école suprême de l’énergie. Il nous reste, n’est-ce pas ? à reprendre ces vivantes leçons et à nous les appliquer, au cours de nos travaux quotidiens.